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79- Dialogue entre un Père et son fils et entre un fils et son Père.

Pour tous ceux et celles qui n’ont pas eu la chance d’assister au Cabaret Mystique extrait de la conférence d’Alexandro JODOROWSKY du 15 octobre 2007

Cristobal : c’est Alejandro qui m’a invité pour faire la conférence avec lui comme un acte de Psychomagie. Je fais des conférences ailleurs et on n’a jamais collaboré ainsi. Alors j’ai dit oui, car cela doit être très guérisseur de voir un Père et un fils collaborer.

Alejandro : Un miracle : je vais donner cette conférence avec mon fils Cristobal. Et comme on vit dans la vérité on va parler sans costume, nus comme LETOILLE du TAROT.

A propos des costumes j’ai noté deux petites blagues :

Un homme va chez le tailleur et lui dit « vous m’avez fait un costume mais les manches sont trop courtes. » Le tailleur lui dit de raccourcir ses bras et que cela ira très bien. D’accord lui dit l’homme mais ici c’est de travers. Le tailleur lui répond : si vous vous tenez penché de côté, cela ira très bien.
D’accord lui dit l’homme, mais le pantalon est trop court. Le tailleur : si vous pliez les genoux cela ira bien. Parfait lui dit l’homme et il s’en va tout tordu et dans la rue il rencontre quelqu’un qui dit « oh le pauvre, il est tout de travers. » « Oui, répond l’homme, mais le costume est formidable !! »

L’autre blague c’est un homme qui va dans la rue avec un costume formidable et il rencontre un ami qui lui dit « ton costume est magnifique, bien coupé ».

  • oui, j’ai acheté le tissu et je l’ai fait faire par un tailleur formidable
  • et combien cela t’a coûté ? Très cher ?non, non, seulement 50 frs.
  • Mais on compte en euros maintenant !?
  • il m’a pris seulement 50 frs
  • à bon ! Comment le trouver ?
  • c’est très simple Tu rentres dans un souterrain, après tu ouvres une trappe, tu descends et tu vas dans un autre souterrain et tout au fond il y a une petite porte. Tu rentres à quatre pattes, tu te glisses et là tu vas être dans une petite pièce où il y a un juif avec une machine à coudre. Tu lui donnes le tissu et tu lui dis « faites-moi le costume » mais surtout ne lui dit pas que la guerre est finie...

Alejandro : J’identifie le costume avec l’ego, l’identification à la personnalité que la famille, la société, la culture nous a donnée. Le cerveau nous donne une vision de nous-mêmes mais on a des possibilités infinies d’être. C’est ce qu’on appelle l’ego. Parfois l’être essentiel, cet être vaste que nous sommes tous, que chacun de nous a, est infini, énorme et il doit se plier à un costume, à une personnalité qui semble belle, mais l’être essentiel est tout déformé, il ne se manifeste pas. Je ne parle pas des costumes des gourous, des costumes des prêtres, des costumes des politiciens, des costumes des grands artistes géniaux. L’être essentiel c’est différent.La première blague me dit cela.

La deuxième blague c’est que le vrai, le merveilleux costume, la véritable personnalité, celle qui est nécessaire pour vivre en société, il faut aller au plus profond de nous-mêmes pour la trouver, où l’être essentiel fait le plus beau costume, sans se préoccuper des intérêts du monde. En toute liberté tu vas te créer une personnalité merveilleuse. C’est un ego en état de santé. Après il y a l’ego limité en état de maladie. Alors il faut se regarder dans quel costume chacun de nous aujourd’hui est.

Cristobal : Je veux raconter aussi une petite blague qui a à voir avec le costume.

C’est un homme dans la rue qui en rencontre un autre et qui lui dit « Mario, Mario, c’est toi ? Tu as tellement changé ! » L’autre lui répond : « mais non, je ne suis pas Mario, tu me prends pour un autre. » et le premier lui dit « ah, tu as aussi changé de nom ? »

On ne se vit pas seulement avec un costume mais on projette aussi un costume sur l’autre, notre réalité et toute notre vision du monde, notre famille, notre éducation et on fait rentrer tous les autres dans nos limites. Se transformer soi-même, c’est aussi transformer le monde, ne pas voir seulement l’être essentiel en nous, comme tu le dis, mais pouvoir voir l’être essentiel dans tout.

Alejandro : quand on arrive au niveau de Bouddha, on voit le Bouddha partout. Pour pouvoir voir le bijou merveilleux dans les autres il faut le découvrir en soi-même, mais cela demande de la patience car la conscience se donne dans plusieurs niveaux.

Quelqu’un va voir le Bouddha et lui demande « comment arriver à trouver la foi, Dieu et tout ça », et Bouddha lui met la tête dans un sceau d’eau et quand il est sur le point de s’étouffer, il le sort et lui dit « tu vois tu voulais respirer et si tu veux vraiment avoir la foi, cherche-la avec la même intensité que quand tu voulais respirer ».

Cristobal : une autre histoire :

il y a quelqu’un qui va chez un psychiatre et qui lui dit « j’ai un problème terrible, je crois que je suis un chien » Le psychiatre lui dit « très bien asseyez-vous et dites moi depuis quand » L’autre répond « depuis que je suis chiot ! ».

Parfois on ne sait plus d’où vient notre personnalité. Cela vient du passé, même peut-être de l’état foetal. Déjà à la naissance on arrive avec cela et on le respecte pour obéir à la famille. Cela n’est pas toujours facile d’enlever cette carapace. Il y a quatre carapaces : la carapace intellectuelle : on est plein d’idées reçues, dans le coeur on est plein d’inibitions, dans l’instinct ce sont comme des démons et aussi nous avons plein de restrictions corporelles. Petit à petit il faudrait enlever ces carcans et se contacter avec l’être essentiel. C’est une quête, un labeur de nettoyage que font les chamans pour pouvoir se rencontrer avec cette dimension. Toute mon enfance, dans la famille, j’avais Alejandro qui me parlait du dieu intérieur, il faut le réveiller. Mais moi je me disais « mais où il est ce dieu intérieur. » Une chose est de le comprendre mais autre chose est de savoir comment on le réalise ! « c’est ton dieu intérieur qui a parlé, me disait-il, c’est ton dieu intérieur qui a fait cela », mais comment je le réveille, comment je fais ? C’est un labeur à faire qui parfois peut prendre le temps. Mais il faut se décider à le faire.

Alejandro : je suis complètement d’accord. Quand il parle c’est comme si c’était moi. Rien à dire.

Une autre petite histoire :

C’est un homme qui va au casino et qui perd tout ce qu’il avait et il va se suicider. Il y a une gitane qui lui dit « monsieur, donnez-moi 10 euros et je vous dis votre futur »

Il y a des choses qu’on ne peut pas dire avec des mots. La vérité qui est dite avec des mots c’est une approximation de la vérité. La Philosophie c’est la recherche de la vérité, mais pas la vérité. La vérité est ineffable. Le maximum que nous pouvons trouver dans notre vie, c’est la beauté. Dans l’initiation on dit que la beauté c’est la lumière, la splendeur de la vérité.

Une autre histoire :

C’est une communauté de moines qui vivent d’aumônes et ils gardent ce qu’on leur donne. Une fois par mois ils changent ce qu’ils ont obtenu par une pièce d’or et tous les moines mettent ces pièces dans une boite commune et on compte combien il y a de pièces d’or. Il y a un moine qui une fois qu’il a changé les aumônes qu’il a reçues se dit « pourquoi je vais donner une monnaie d’or. Peut-être personne ne va s’en rendre compte si je mets une monnaie de cuivre. » Alors il met une monnaie de cuivre et quand on ouvre la boite toutes les monnaies sont en cuivre.

Je l’explique en disant que la pensée est collective. Quand quelqu’un a une idée, il va la semer dans le monde. Si l’idée a de la valeur, le monde monte d’un degré, mais si l’idée est négative le monde peu à peu devient négatif.

Quand on est en relation avec les enfants on tient à être Père et à être Mère. Mais quand l’enfant arrive à se libérer, et c’est très peu de personnes qui y arrivent, tu ne vis pas d’une image où tu joues le rôle de Père. Par exemple on ne m’appelle pas Papa, on m’appelle Alejandro. Le mot Papa et le mot Maman c’est un crime de pouvoir.

Cristobal : il n’y a jamais eu de cérémonie de nettoyage de ces mots du passé. A travers ces mots, c’est une forme de réincarnation qu’ont tous les papas et toutes les mamans. Mais en parlant avec ma fille je me suis rendu compte que ce mot Papa elle en avait besoin. Je me suis rendu compte qu’il y avait un moment pour le dire. Pendant un moment on devait être tout animal (téter) et toute protection : les enfants nous disent dans ces mots : « nourris-moi, protège-moi », et en plus de cela ils te font devenir un archétype impersonnel, tu deviens le Père universel et c’est l’univers qui doit les éduquer. Ce n’est pas une question de pouvoir, bien au contraire. Vers 13 ou 14 ans, il faut arrêter. C’est pour cela que les rites d’initiation, de puberté sont importants. Il faut leur dire que le nom Papa/Maman dans une cérémonie que quand toi tu le veux tu peux l’enterrer et renaître à une autre relation. Mais c’est difficile car cela touche les fondations de la famille. Le mot a un énorme pouvoir et tu es dominé par ces mots. Ce sont comme des espèces de totems.

Alejandro : si j’avais fait cela avec mon Père j’aurais gagné 20 ans de ma vie. Alors vous êtes en train de voir quelque chose d’un peu impossible, une relation différente entre un Père et un fils. On est arrivé à une relation hyper bien, en limant les aspérités. Mais comment tu vois, Cristobal, ta relation fils/Père ?

Cristobal : ce que peut te transmettre un Père, les joyaux, ils sont noyés par l’affectif, par les douleurs, les traumatismes dans l’enfance. On a fait un énorme travail car Alejandro venait d’une famille de barbares, de troglodytes. Je n’avais pas seulement une colère avec lui, j’étais furieux avec son Père qui ne lui avait pas transmis de l’affectivité. C’était à moi de le réparer mais je ne pouvais le faire tant que je n’avais pas résolu mes propres conflits avec lui. C’était mon propre charbon, c’était à moi de le polir. Je dû faire un énorme travail avec lui, guérir mon coeur, réorienter mon coeur pour pouvoir intégrer les idées formidables. Théoriquement c’était formidable, mais émotionnellement c’était difficile. On a du faire un énorme travail affectif pour que cela puisse surgir.

Alejandro : l’amour paternel c’est comme la torche des Jeux Olympiques, on se la passe de l’un à l’autre, de grand-père à Père, de Père à fils on se la passe. Mais quand tu as un Père absent ou un Père écrasant ou qui ne te donne pas l’appui nécessaire, tu ne sais pas être Père. Parfois tu as un monstre derrière toi et tu ne sais pas ce que c’est d’être Père. Mais si on fait un enfant on se déclare responsable. Je ferai ce que je peux mais comment réveiller en moi un amour paternel que je ne connais pas ? Quand je le voyais téter le sein de sa Mère, je suis devenu jaloux. Il m’enlevait un sein de ma femme.

Cristobal : je suis né le même jour que le Père d’Alejandro et quelque part j’étais ce grand-père. Il s’est donc installé la même relation entre mon Père et moi que celle qu’il avait eue entre son Père et lui. Il a répété la relation.

Alejandro : j’avais lu Confucius qui disait qu’il ne fallait pas s’occuper des enfants jusqu’à 7 ans, l’âge de raison, qu’avant c’est la Mère qui doit s’en occuper et les enfants jusqu’à 7 ans sont comme des animaux. Et moi j’ai fait la même chose et je me suis dit qu’à 7 ans je m’en occuperai.

Cristobal : je comprends cela car comme son coeur était fermé il lui fallait une théorie. C’est parti par l’intellect et il faut bien commencer quelque part.

Par exemple, comme j’avais un manque énorme paternel, à 30 ans je suis arrivé à la maison avec du lait maternel et des couches et je lui ai dit « Alejandro, occupe-toi de mon bébé, change-moi mes couches et donne-moi à téter avec un biberon. » La métaphore a fait que je suis revenu direct dans le passé et en 3 heures j’ai revécu toute mon enfance. Acte par acte on a réparé les choses.

« Alejandro :» ce que nous faisons c’est une leçon pour tous les adultes qui ont des enfants. Le Père, dans un moment donné doit partager sa place avec le fils et le laisser se manifester dans son royaume. Ne pas être le roi tout le temps et avec plaisir je laisse que Cristobal prenne ma place. C’est bon que le Père se laisse vaincre une fois dans la vie. C’est bon et c’est la loi de la vie. Mais tant que la Mère et le Père ne lâchent pas leur pouvoir on aura une humanité qui boitera tout le temps. Les enfants vivent dans le jeu et la superficialité car ils n’ont pas leur place.

Cristobal : ils cherchent une initiation en fumant, en buvant, en allant dans des lieux où ils dansent pour s’éclater. Ils ne peuvent pas renaître à une autre vie d’adulte tant que les parents sont au-dessus d’eux. Je ne dis pas prendre la place d’Alejandro, car là je suis à côté de lui. Je n’ai plus besoin de la prendre, mais à un moment il faut donner cette possibilité de prendre une place autre que celle des parents.

Alejandro : les parents on ne doit pas les démolir mais les absorber, les intégrer. Se dire 5 ou 6 valeurs de ta Mère, 5 ou 6 valeurs de ton Père. Ecris-les. La moindre petite valeur que tu vas trouver dans tes archétypes tu vas te les donner à toi-même, c’est un cadeau. Et il faut se laisser absorber, cela coûte ! C’était dur.

Cristobal : Mais maintenant je me dis quelle merveille car Alejandro + moi, en moi, quelle merveille, ce sont des énergies, cela fait partie de moi. Pourquoi le nier. On n’est pas là pour couper la famille dans l’Arbre Généalogique, c’est pour la transformer, la faire briller, pour l’intégrer. Certains peuples travaillent avec les esprits, des entités, nous on a la famille.

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