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91 Combien de temps il me reste à vivre ? Conférence du 25 mars 2000

Pour tous ceux et celles qui n’ont pas eu la chance d’assister au Cabaret Mystique : extrait de la conférence d’Alexandro JODOROWSKY du 25 mars 2000

Si tu ne vis que dans ton corps, il ne te reste que le temps de ton corps. Si tu as un esprit qui vit dans un corps, cet esprit a la possibilité de vivre des millions et des millions d’années, on ne sait pas. Je ne sais pas, mais c’est cela l’enjeu.

Ici et maintenant je veux aimer et être aimé, ici, ici et maintenant je veux créer, ici et maintenant je veux un territoire et la santé, et mentalement qu’est-ce que l’on veut ? On veut connaître. On a un cerveau merveilleux et on veut se connaître complètement, connaître l’univers complet. Tant qu’on ne connaîtra pas l’univers on ne sera pas tranquille, on sera inquiet. Comment peut-on vivre tranquille si on ne connaît pas le cosmos complet ? Et dans le centre du cœur je veux connaître l’amour, l’union complète avec la création, avec les autres êtres essentiels. En ce moment c’est toi qui es en train de parler, c’est toi, et toi, et toi et moi je dis ce que vous portez. On est tous unis et on ne le sait pas. On est en union complète avec le cosmos et j’aime complètement quand je dis « l’univers est à moi. » L’univers est complètement à moi. Je suis le locataire du cosmos. Je prends possession, même si on ne me voit pas, même si on ne me comprend pas, même si on ne me reconnaît pas. Le monde est à moi donc je ne le détruis pas, mon sang est à moi donc je ne le détruis pas. Est-ce que je suis un mauvais propriétaire qui va tarir le terrain et le territoire où j’existe.

Quand nous habitions en banlieue dans une rue où passaient des voitures, la rue était pleine de crottes de chiens. Un matin j’ai vu une vieille dame en train d’arroser des plantes et qui ramassait les crottes de chiens dans la rue. « Madame, qu’est-ce que vous faites, est-ce que vous travaillez pour la municipalité ? » Elle me répondit « mais non, mon garçon, je fais cela parce que la rue est à moi ». Elle était en train de nettoyer toute sa rue. C’est une merveille ! Une autre fois nous étions aux Champs Elysées, là où les arbres sont taillés en forme de cube. Seulement la France peut imaginer des arbres cubiques ! Il y avait un homme, assis, et tous les petits oiseaux, les moineaux, venaient manger un gâteau qu’il leur donnait. Ils venaient manger dans sa main. Je me suis approché de lui et tous les oiseaux se sont envolés « attendez » m’a-t-il dit : il m’a pris la main et tous les oiseaux sont revenus se poser sur lui et sur moi. Dès qu’il me lâche la main, les oiseaux s’envolent. Il était uni aux oiseaux qui le reconnaissaient.

Le centre sexuel, libidinal, veut créer. Mais l’être humain ne peut pas créer, il peut seulement transformer des éléments dans d’autres éléments. Pour apprendre à créer, il faut savoir comment on détruit, pour ne pas détruire. On détruit souvent par ignorance. J’ai un ami, Vignault qui est un maître de karaté. Il sait toutes les façons possibles de tuer, mais depuis des années que je le connais il n’a tué personne.

Le centre corporel, lui, il veut être tranquille. Il doit apprendre à remercier d’être vivant en ce moment, d’être existant. Quelle merveille ! pour remercier ainsi il faut laisser la souffrance de côté. On est imbibé et malade de souffrance. Toute souffrance est un manque de confiance. La douleur est acceptable. Cela fait du mal perdre son territoire, rater une œuvre, c’est la grande douleur, mais ce n’est pas la souffrance, cela ne nous empêche pas de vivre. C’est comme les arbres : si une branche est coupée, elle ne repousse plus mais une autre branche pousse à côté.

Je veux connaître, je veux aimer, je veux créer et je veux vivre éternellement. Nous voulons tous l’immortalité. La voie spirituelle c’est s’approcher de l’immortalité. La vie que j’ai en ce moment est limitée. La cinquième essence doit dire à l’intellect : arrête de discuter, deviens impersonnel, ne t’accroche pas à ton nom, à ton visage, à tes habitudes, à ce qui est certain, sois courageux, ose. Entre faire et ne pas faire, fais toujours, avance….On m’a fait cadeau d’un bonzaï et je l’ai mis dans un endroit. Il a commencé par perdre toutes ses feuilles. Je me suis dis : il est mort. Et tout d’un coup des nouvelles feuilles sont sorties et le bonzaï s’est mis à grandir, une explosion ! jusqu’où il va grandir ? On a tellement de préjugés, je pensais qu’il devait rester petit.

Il y a l’inconscient sous l’iceberg et la pointe de l’iceberg c’est notre rationnel et ce qui est au fond c’est notre partie mystérieuse qui veut entrer dans notre monde, mais notre partie rationnelle ne veut pas parce qu’elle a peur. Alors le travail c’est ne pas avoir peur.

Une petite histoire :

c’est un samouraï qui dit à son Maître « je voudrais que vous m’appreniez l’art de l’épée » D’accord je vais t’apprendre : pendant trois ans tu vas aller dans la forêt et prendre du bois et aller dans un puits très loin et revenir avec une grande bassine d’eau. Au bout de trois ans le samouraï dit au Maître « vous ne m’apprenez aucune technique de l’épée, je fais juste couper du bois et tirer de l’eau » Mais bien sûr il était devenu très fort. Le Maître l’emmène au dojo et là il y avait une ligne d’un centimètre de large au bord du tapis « tu vas marcher toute la journée autour du tapis sans sortir de la ligne. Pendant un an il a du s’équilibrer en ne marchant que sur la ligne. Au bout d’un an « mais Maître vous ne m’apprenez toujours pas l’épée ! » Alors le Maître l’emmène sur une montagne et il pose une planche sur un précipice et il lui dit « voilà le pont, traverse le précipice ». Le samouraï hésite et le Maître lui dit « tu vois, tu es devenu fort en coupant du bois, tu as développé ton attention pendant un an et cette planche est beaucoup plus large que la ligne où tu t’es entraîné, mais la peur t’empêche de traverser. Alors pour apprendre l’épée il faut devenir fort, développer l’attention et perdre la peur »

J’interprète cette histoire en disant que quoique tu fasse il faut recommencer inlassablement jusqu’à ce que tu domines ta technique. Après développer ton attention et après perdre la peur de toi-même et te lancer. Faire les choses et se préoccuper de ce que l’on fait. Laisser venir l’énergie sans peur. S’illuminer c’est abandonner le contrôle des mots. Combien de discussions viennent des mots ! On m’insulte, je me fâche, je réponds, et je me fâche et je rentre au niveau de l’autre qui me dit des mots et on finit par se tuer pour des mots.

Apprendre les Tarots c’est facile, par exemple, il n’y a que les 50 premières années qui sont difficiles. Alors au bout de 30 ans j’ai arrêté de m’impatienter parce qu’on ne me comprenait pas, les personnes me disaient « ce n’est pas ça », d’autres frappaient la table en colère, plein de choses comme cela. Plus j’avance plus je reçois la voix du consultant dans un verre vide. La personne peut bien exprimer son angoisse sans rentrer en conflit avec moi Il ne s’agit pas de rentrer en conflit avec le monde, mais de laisser un espace pour que le monde se manifeste sans me déranger. Apprendre aussi à ne pas critiquer : mon cœur arrive alors à la grâce. Si l’autre est différent, tu ne le critiques pas, tu ne lui mets pas une étiquette. Dans les films américains, dans les 10 premières minutes, le méchant doit apparaître.

Le docteur Hammer dit que toute maladie vient d’une perte de territoire. Mais si ton territoire c’est le cosmos entier, tu ne peux pas perdre ton territoire, donc être malade. Cela veut dire que les personnes qui sont malades sont des personnes qui ont une conscience limitée. On peut dire que mon corps est malade, mais pas moi, et cela ne va pas m’empêcher de me réaliser. Est-ce que la vieillesse va m’empêcher de me réaliser ? est-ce que la jeunesse va m’empêcher de me réaliser ? Quand je vis dans un état de grâce, ma créativité est satisfaite. Je connais l’extase de créer. Il y a un moment quand tu chantes et que tu le fais bien, tu connais l’extase. C’est la joie de créer parce que l’univers est création continuelle. Et le corps quand il se réalise tombe en transe. Un corps en transe n’a pas honte de se montrer, de faire un mouvement quelconque.

Quand on me fait une critique, j’imite que je suis offensé, mais je la médite longuement et je remercie car comme cela je pourrai changer. Je ne me défends pas tout le temps. On éduque les enfants à tout le temps se défendre car ils doivent se faire valoir, s’affirmer. Il ne faut pas s’affirmer mais guider l’énergie mentale, l’énergie émotionnelle quand elle se trompe. L’illumination c’est un mental absolument vide qui est lui-même avec toute sa force. Dans le cœur, c’est le tout plein. La colère, finie, la rancune, finie, la curiosité malade, finie.

Chaque couleur a son message : avec le vert Nil, toute l’histoire de l’Egypte est là. Avec le rouge on rentre à l’intérieur du corps. Le rouge hors du corps devient noir, le sang hors du corps caille, devient obscur. Mais à l’intérieur de corps c’est le plus beau rouge qu’il y a, c’est le rouge de la vie.

Un dicton dit que les fesses du Diable sont les joues de Dieu.

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