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89 Avoir un idéal - 2 : conférence du 2 avril 1997

Pour tous ceux et celles qui n’ont pas eu la chance d’assister au Cabaret Mystique extrait de la conférence d’Alexandro JODOROWSKY du 2 avril 1997

J’ai passé 20 heures dans l’avion du Chili, du Brésil, de l’Argentine et comme j’ai peur en avion je suis à l’article de la mort ! A chaque mouvement de l’avion je crois qu’il va tomber. C’était terrible. Je me disais « et si maintenant l’avion tombait, à toutes ces personnes si sympathiques qui viennent t’écouter chaque mercredi, qu’est-ce que tu pourrais leur dire d’important, quel serait ton dernier message ? » Alors je me suis promis aujourd’hui. Il faut vivre l’agonie en artiste, car je suis un artiste, je ne suis que cela, vivre son œuvre comme si c’était la dernière. Il faut arriver à la dernière idée. Mais j’ai honte de la dire. Mais n’aies pas honte, dis-le !

Mais c’est trop grand ! Ah oui, vaniteux, n’aies pas peur, assume-le. Mais je n’ai jamais assumé cela. Mais tu vas l’assumer. Mais je ne veux pas leur faire perdre du temps...
Il faut avant que je vous prépare, d’accord ? Mais cela sera sérieux, car pour moi je suis passé à la thérapie. C’est pourquoi je suis passé à l’Arbre Généalogique et peu à peu je commence à le montrer aux personnes avec qui j’étudie. J’ai connu Fromm et j’ai donné des leçons aux médecins de Fromm au Mexique, pas des leçons de Psychanalyse mais des leçons d’expression corporelle. Ils bougeaient tellement mal qu’ils ne pouvaient pas être psychanalystes en bougeant si mal. Alors je suis passé de l’art en me demandant : à quoi cela sert l’art ? L’art cela sert à guérir. Donc je suis passé à la thérapie. J’ai inventé la Psychomagie, le théâtre de la guérison. Tout cela. De la thérapie je suis passé au désir de guérir car je me suis rendu compte que cela ne sert à rien de faire une analyse pendant 5 à 10 ans et de maintenir les gens à peu près vivants sans les guérir. Alors guérir, guérir, guérir. Mais comment on guérit quelqu’un, quelle est la base essentielle pour guérir ? Je le dis tout de suite : c’est avoir un idéal. Si on n’a pas un idéal précis, bien clair, on ne guérit pas. Sans idéal on ne peut pas vivre, on ne veut pas vivre, on se laisse vivre. Même un idéal impossible, intouchable. Mais quel idéal ? Le Pen a un idéal, le Pape a un idéal, les politiciens ont des idéaux. Mais quel idéal ? Ces idéaux là n’existent pas et quel serait l’idéal qui me guérirait à moi ? Voilà la question que je me suis posé. Dans les Tarots la première carte c’est Le Mat qui n’a pas de numéro. Quand j’étais au Chili j’étais au neuvième étage et il y a eu un tremblement de terre. J’étais avec mon fils Adam qui jamais de sa vie avait vu un tremblement de terre. Un bruit épouvantable !! Alors je l’ai mis sous une porte et je lui ai dit « n’aies pas peur, c’est un tremblement de terre. On ne peut pas sortir car l’ascenseur est bloqué, alors ce qu’on doit faire c’est absorber l’énergie. « Quoi ? » absorbe l’énergie, c’est une énergie bonne pour toi » Alors il s’est mis à absorber l’énergie et moi je tremblais à l’intérieur. Et le plus énervant c’est que toutes les voitures dans la rue ont commencé à klaxonner pour donner l’alarme. C’était le plus angoissant.

C’est l’énergie première. La terre c’est un amas d’énergie incommensurable, sous tes pieds. La terre est d’une puissance incroyable. Pour connaître la puissance de la terre il faut être dans des catastrophes naturelles. Dans un ouragan on ne sait pas où se mettre et tu te mets comme un rat dans un coin obscur de la chambre pour que la force du vent ne t’affecte pas. C’est terrible vivre dedans. Un tremblement de terre c’est terrible.


LE MAT c’est cette énergie énorme, universelle qui soutient la terre. Cette énergie là, inimaginable, nous l’avons, nous sommes plein de cette énergie, nous vivons dans cette énergie à tout moment, elle est là dans nous et elle nous permet dans un moment de panique ou d’euphorie de faire des choses énormes qu’à un autre moment on ne ferait pas.

LE MAT se canalise dans LE BATELEUR. On a un commencement. C’est très important. Dans la Bible on dit « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. » Cela veut dire que dans l’éternel commencement Dieu créa le ciel et la terre. C’est à dire qu’il y a un état de l’univers qui est un éternel commencement, une éternelle naissance. Et dans la naissance éternelle on a été créés. Cela veut dire qu’à tout moment nous sommes en train de naître, qu’à tout moment nous sommes en train de commencer. Et reconnaître en nous l’état de commencement c’est être un BATELEUR. Je suis en état de commencement, donc
en état de disponibilité de canaliser l’énergie dans une œuvre. C’est LE BATELEUR.

Dans LA PAPESSE, le II, c’est l’accumulation. La première chose à créer quand on commence c’est de l’expérience. Avant la création de la véritable œuvre on fait l’expérience qui s’accumule et je deviens de plus en plus solide, de plus en plus fort jusqu’au moment où le fruit qui a mûri s’ouvre.

C’est l’éclatement d’une énergie, le III, d’une œuvre qui ne sait où elle va. C’est l’adolescence pure, création d’une œuvre. Mais comme elle ne sait pas où elle va, elle peut se perdre, elle peut faire des erreurs. Ce n’est pas sûr.

Donc on a besoin dans le IIII LEMPEREUR (carte) d’assurer l’œuvre, c’est l’autel, c’est la sécurité matérielle. On est sûr de nos idées, de nos sentiments, de nos désirs, de satisfaire nos besoins. On est en pleine réalisation. Et beaucoup de personnes s’arrêtent là. 99% de l’humanité s’arrête là. Ils ont leur petit paradis, leur famille, leurs affaires, son style, son diplôme, ses étiquettes, son couple. Beaucoup de personnes cherchent dans l’initiation à trouver un couple et dès que le couple est trouvé elles laissent le maître, l’initiation. Ils ont trouvé ce qu’ils voulaient. Les gourous ce sont les grands créateurs de mariages. Mais si on ne satisfait que la vie matérielle le fruit pourrit car dans la Nature de même que tout est naissance, tout est commencement, de même tout est fin. Alors si on ne fait pas quelque chose dans la vie matérielle, les choses pourrissent, les couples se défont, les idées vieillissent, ne sont plus opérantes, la monotonie s’installe dans les émotions, les désirs sont répétitifs. Les mêmes besoins, le même steak frites. C’est terrible la monotonie du quotidien.

Après il y a LE PAPE V, le pont qui sans abandonner la vie matérielle vient apporter un idéal qui va nous donner l’impulsion pour guérir et vivre. Tant qu’on reste dans la vie matérielle on est malade. Cela provoque de l’orgueil car ils ont de l’argent, ils sont méprisants.

Dans mon cher Chili on peut voir cela car il y a des castes comme en Inde : il y a d’un côté les très, très riches et de l’autre côté les très, très pauvres. Voici un exemple quand la vie matérielle est prise comme finalité : Au Chili il y a des grands magasins qui sont énormes, énormes, des véritables villages de marbre où il y a tout. Et aussi on a mis des policiers car il y a beaucoup d’accidents occasionnés par les gens qui téléphonent dans leur voiture. On leur enlève alors leur téléphone portable. Et on s’est rendu compte que 20% de ces téléphones étaient faux ! Les gens imitent qu’ils ont un téléphone portable devant toute la ville. Leur ego est en train de s’exhiber devant une ville. Et en été, même si la chaleur est comme un four, les gens conduisent les vitres fermées pour qu’on croie qu’ils ont une voiture climatisée. Vous riez, mais le pire c’est que c’est vrai ! C’était il y a une semaine, quand j’étais là-bas. C’est une société qui passe de l’être au paraître par manque d’idéal, car on vit dans le présent. Ils croient qu’ils vivent le présent, mais ils ne vivent pas le présent, ils sont hors du présent, ils tuent la réalité, ils l’empoisonnent. Ils pensent que par rapport à la pollution, par exemple, il faudra 20 ans pour résoudre le problème et que dans 20 ans « je ne serai plus là, donc je m’en fiche ». Le nord du Chili est un désert parce qu’il y a beaucoup de mines de cuivre exploitées par les capitaux américains, bien sûr, et d’énormes machines sont en train de dévorer la Cordillère des Andes qui sont comme des dents cariées pour prendre le cuivre. En même temps qu’on exploite le cuivre il y a de l’acide sulfurique qui empoisonne tout le lieu qui est maintenant un désert. On devrait planter en même temps ce qu’on enlève à la Nature. On pourrait reboiser. On m’a dit qu’on avait fait venir les plus grands techniciens d’Israël et ils ont dit qu’avec l’eau que nous avons ils pourraient reboiser 10 fois Israël. Nous, au Chili, on laisse l’eau couler, on ne l’exploite pas, on ne fait rien avec, on ne pense pas à donner à la terre ce qu’on lui enlève. Mais il faut comprendre que s’il y a une ville polluée à Calcutta l’atmosphère est à nous aussi et cela va nous empoisonner. Ce qui arrive en Amérique du sud va nous arriver à nous. S’il y a un désert au Brésil où on coupe les arbres, c’est le poumon de la terre. C’est à dire que la maladie de la Terre c’est ma maladie à moi. C’est clair. C’est un discours écologique, mais je ne vais pas en rester là.

Sincèrement parlant, si je suis un être humain qui cherche les sentiments évolués, je ne peux pas avoir un idéal individuel. Si je suis un être évolué je me rends compte que la Terre c’est moi et que l’humanité c’est moi et je ne peux pas me guérir si je n’ai que des idéaux individuels. C’est du pur égoïsme. Vous allez me prendre pour un fou car dans une société il ne faut pas avoir des idéaux individuels, même pas familiers. Il faut un idéal qui englobe l’humanité entière, sinon ce n’est pas un vrai idéal. J’ai trois principes essentiels : espace, temps, conscience. Je suis un être spatial, un être qui se donne dans le temps et un être qui se donne dans la conscience. Quel est mon espace ? À quel espace je peux prétendre ? Mettons mon imaginaire au plus loin que je peux aspirer d’espace. Je dis que j’aspire que la race humaine fasse de l’univers complet son espace. Tant que nous n’aspirons pas à habiter les étoiles nous n’avons pas un idéal. C’est très simple car ce qui va me guider pour me guérir c’est de savoir que d’ici 5 millions d’années la mort est individuelle mais l’humanité peut être éternelle, ma race humaine, la mienne, la vôtre, va habiter les étoiles et un jour la race humaine sera maître de l’espace et va connaître l’univers complet. Il n’y a pas d’autre idéal spatial que cela. Notre patrie, c’est l’univers que nous allons connaître, il sera à nous, partagé, si tu veux, avec d’autres êtres. Mais il sera à nous.
Et quel est mon Temps ? Bien sûr que je veux vivre quelques années encore. Dieu dira combien, le plus possible. Chaque matin où je me lève je me dis « c’est la fête, encore vivant » C’est cela la vieillesse. Plus tu es vieux, plus tu es content parce que tu es encore vivant. Quand tu es jeune, tu ne te rends pas compte, tu gaspilles, tu penses que tu es immortel. Mais quand tu es vieux tu te dis, quand tu te réveilles « encore un jour, encore un jour » c’est une célébration, c’est la fête. La race humaine va vivre jusqu’à ce qu’elle soit immortelle parce que l’idéal de la race humaine, c’est vaincre la mort. Ce n’est pas juste que l’on vive autant qu’un soleil, c’est trop peu, ce n’est pas juste que l’on vive autant qu’une galaxie, autant que la Voie lactée, c’est trop peu. Ce qui est juste c’est que nous allons vivre exactement ce que l’univers vit, donc on doit arriver à la fin de l’univers tout ensemble, là. La vie normale d’un être humain c’est la vie de l’univers. Ce n’est pas l’immortalité. La vie la plus longue c’est la vie de l’univers. C’est à cela que j’aspire : vivre autant que l’univers. L’univers c’est mon corps et le Temps c’est ce qui m’arrive. La race humaine va vivre autant que l’univers et va habiter l’univers.
Mais elle va former la conscience universelle. Notre conscience est limitée à un point de vue. Des petits trucs. C’est inconcevable la petite conscience dans laquelle se trouve un être humain. Et tous les êtres humains qui sont enveloppés dans leur douleur « je souffre, ma femme m’a quitté, je n’arrive pas à comprendre pourquoi ! » Peut-être qu’elle ne t’aimait plus ? Ne me dis pas cela ! Oui l’amour peut finir...Elle a couché avec un autre ! Possession totale de l’autre. C’est terrible. Mais l’élargissement de la conscience va de plus en plus, et on se libère de plus en plus. Beaucoup de gens dans la voie spirituelle sont accrochés à l’argent. C’est dégoûtant. Ils sont comme des rapaces vis à vis de l’argent. Il y a une conception merveilleuse de l’argent qui t’arrive parce que tu fais des merveilles mais tu ne fais pas des merveilles pour avoir de l’argent. Et toute nationalité est une maladie : on aime la France, on aime le Chili, on aime l’Argentine. Mais chaque nationalité c’est une maladie. Chaque enfant est un habitant de la planète Terre et après un habitant des étoiles. Il vaut mieux parler plusieurs langues, même mal comme moi, car chaque langage c’est une façon de penser. Tu penses français, ou tu penses anglais ou tu penses espagnol ? Peu à peu on parlera tous les langages. Et où est-ce que je peux aller plus loin qu’être conscient de l’univers.

Il y a une phrase métaphysique qui dit « je ne suis pas Dieu, mais Dieu est moi ».

Il y a un soufi qui pleure, qui pleure et on lui dit « pourquoi tu pleures ? Il répond « j’ai tellement besoin de Dieu et Dieu n’a aucun besoin de moi ! » Roumi.

L’idéal c’est que nous sommes l’univers mais l’univers n’est pas nous. Nous dépassons l’univers et la race humaine va collaborer à améliorer cet univers car il n’est pas parfait. Il a été fait et la race humaine l’améliore. De la même façon dans le mythe la divinité a montré le jardin parfait où Adam et Ève étaient comme des petits animaux et après avec beaucoup de bonté il les a expulsés pour que eux fassent le jardin. La vie nous a mis dans un univers, nous a expulsés de la perfection dans un univers qui est plein de ronces mais qui est plein de puissance. Alors notre conscience universelle va l’arranger et nous serons créateurs d’univers. Avec cet idéal là on peut commencer à guérir. Mais on est trop dans l’instant, trop petit, on souffre trop dans l’instant. « Le doigt qui montre la lune ce n’est pas la lune » et dans ce livre j’explique les contes Zen. Le Temps c’est ta prolongation et il faut apprendre à se réjouir de ce que tu n’auras pas. C’est pour cela que je dis « faites du bien sans jamais le dire. »
Il faut prendre la Terre comme propriété et l’univers est à moi. On peut aimer les étoiles, elles sont à toi L’univers c’est mon corps et tout ce qui arrive à l’univers m’arrive à moi parce que c’est mon corps. Et je prends possession du Temps, je suis une partie du Temps donc je suis éternel déjà. Avant de naître j’étais quelque chose et après mourir je serai quelque chose, je ne sais pas quoi, mais c’est une continuation. Je prends le Temps pour moi, tout le Temps est à moi, l’éternité est à moi. Mon œuvre se fait dans l’éternité. Je suis la conscience de tout cela, donc j’arrive à la conscience totale.
Cela suffit de me mettre dans des enveloppes qui m’empêchent de tout imaginer, de tout penser, de tout vivre. Pas de limites pour moi, mais je respecte les limites des autres. Cet idéal c’est une recherche qui se fait à l’intérieur de soi. L’art engagé ne sert à rien mais tu as le droit d’envisager la vie sexuelle de ta divinité. Celle du Christ ne sert à rien. Si c’est une divinité elle a eu une vie sexuelle. Laquelle ? C’est à toi de le garder dans le secret de ton âme. Peut-être c’était un androgyne, ou peut être que c’était un homme qui a sublimé complètement dans son cœur l’amour à l’humanité et que vis à vis de cette énergie là il était chaste, chaste. Tu as le droit de l’imaginer. Peut-être il était amoureux de Jean, il dormait dans la montagne avec Jean. Il était homosexuel. Si tu es homosexuel tu as le droit de penser que tu as un Christ homosexuel. Qui te l’empêche, c’est ton droit, mais tu ne le dis pas. C’est à toi de penser qu’il aimait Marie et que c’était un couple incestueux. Tais-toi, ne dis rien, garde-le comme un secret. Peut-être il aimait les prostituées comme Marie-Madeleine. Mais c’est à toi de le penser, mais au moins pense-le ! Les arabes disent que si tu as quelque chose à dire, dis-le sur la place publique. Si tu ne peux pas le dire sur la place publique, dis-le dans ta rue, si tu ne peux pas le dire à tes voisins, dis-le dans ta famille, si tu ne peux le dire dans ta famille dis-le dans ta chambre à ta femme, si tu ne peux le dire à ta femme dis-le en toi-même. On a la liberté de tout imaginer mais il y a la politesse et on n’a pas à dire ce qui est intime. A quoi bon le dire, cela ne sert à rien. Moi j’ai toujours imaginé la sexualité de ma Mère, mais je n’ai jamais rien dit et ce n’est pas ici que je vais le faire. J’ai toujours imaginé le sexe de mon Père en érection, mais je n’en dirais rien. Vous ne devez pas vous mettre des limites dans l’imaginaire parce qu’un grand empêchement à la réalisation de l’idéal ce sont les personnes qui te critiquent ton imaginaire. Ce sont des bourreaux de penser l’imaginaire. Tu dois te permettre la liberté d’imaginer pour avoir un idéal. Sans la liberté du MAT tu ne guéris pas et tu n’es pas un thérapeute. Quand tu assois quelqu’un devant toi pour le guérir, tu l’assois dans l’univers, c’est là que tu vas le guérir, ce n’est pas dans ta chambre. Le Temps que tu lui donnes c’est l’éternité et la conscience que tu lui donnes c’est la conscience universelle. Tu l’amènes vers là. Je ne peux pas vous dire plus et pour moi je ne vois pas un autre idéal que celui-là.